Avec AI Backbone, Sopra Steria ne déploie pas seulement de nouveaux outils. Le Groupe engage une transformation profonde de la production logicielle, des métiers et de l’organisation du travail.
Pour la CFDT, le débat ne consiste pas à être pour ou contre l’intelligence artificielle. La vraie question est la suivante :
Qui décide de ses usages, qui en supporte les risques et à qui bénéficiera les gains de productivité ?
Assistance ou supervision : deux réalités différentes
L’expertise distingue utilement deux types d’usages.
L’IA d’assistance peut faciliter la recherche, la rédaction, l’apprentissage ou certaines tâches répétitives. Tant que son utilisation reste choisie, le salarié conserve la maîtrise de son activité et peut réinvestir le temps gagné dans la qualité ou le développement de ses compétences.
L’IA agentique change davantage la nature du travail. Le salarié confie des objectifs à plusieurs agents, puis doit les paramétrer, les superviser, contrôler leurs résultats et corriger leurs erreurs. Le développeur passe ainsi progressivement de la réalisation directe à la supervision.
Cette évolution peut entraîner :
- une intensification du travail ;
- une surcharge cognitive liée au multitâche ;
- une perte de maîtrise des productions ;
- un affaiblissement des collectifs ;
- une perte de sens ou de satisfaction professionnelle ;
- une fragilisation de certaines compétences.
Dire que « l’humain reste dans la boucle » ne suffit pas. Encore faut-il que le salarié dispose du temps, des compétences et de l’autonomie nécessaires pour vérifier réellement les productions de l’IA.
Faire plus et plus vite, mais jusqu’où ?
La supervision simultanée de plusieurs agents peut donner le sentiment de pouvoir traiter davantage de sujets. Elle peut aussi installer une organisation permanente en multitâche, avec des changements fréquents de contexte et une charge mentale accrue.
Pour la CFDT, la prévention ne peut pas reposer sur la capacité de chaque salarié à se protéger seul.
L’employeur doit agir sur l’organisation du travail en :
- limitant le nombre d’agents supervisés simultanément ;
- protégeant des temps de concentration ;
- évaluant la charge réelle de supervision et de contrôle ;
- intégrant les risques spécifiques de l’IA dans le DUERP ;
- définissant un plan de prévention par métier et par type d’usage.
L’avis du CSEC formule ces demandes, mais elles doivent maintenant devenir des engagements précis, mesurables et suivis dans le temps.
Des gains de productivité à mesurer autrement
La méthode d’évaluation des gains de productivité n’est pas encore suffisamment robuste. Elle doit intégrer tous les temps nécessaires :
- formation et appropriation ;
- configuration des agents ;
- rédaction des consignes ;
- contrôle et validation ;
- correction des erreurs ;
- maintenance et reprise des productions.
Sinon, l’entreprise risque de mesurer uniquement ce que l’IA produit rapidement, sans compter tout le travail humain nécessaire pour rendre cette production fiable et utilisable.
Une autre question reste entière :
Que fera l’entreprise du temps et de la valeur gagnés grâce à l’IA ?
Les salariés ne doivent pas seulement supporter la transformation. Ils doivent en bénéficier à travers la formation, les rémunérations, les classifications, la reconnaissance des nouvelles responsabilités et l’amélioration des conditions de travail.
Emploi et compétences : aucune garantie à ce stade
La stabilité annoncée des effectifs dépend d’une croissance suffisante de l’activité pour absorber les gains de productivité. Ce scénario est soumis à de nombreuses incertitudes économiques et commerciales.
Les jeunes diplômés pourraient être particulièrement exposés si les tâches traditionnellement confiées aux juniors sont automatisées. Mais comment former les experts de demain si les possibilités d’apprendre le métier par la pratique disparaissent ?
La CFDT demande :
- des scénarios précis d’évolution de l’emploi ;
- un suivi régulier des recrutements et des mobilités ;
- le maintien d’activités permettant d’acquérir les compétences fondamentales ;
- un véritable dispositif de compagnonnage ;
- une négociation de la transition dans le cadre de la GEPP.
Une journée de formation ne suffira pas
Le plan prévoit au minimum une journée annuelle de formation à l’IA dans une cible globale de cinq jours. Cet objectif paraît très insuffisant au regard de l’ampleur de la transformation.
La formation doit être réalisée sur le temps de travail, adaptée aux métiers, fondée sur des situations réelles et accompagnée dans la durée.
Elle doit également être accessible aux salariés dont le contexte client limite l’usage de l’IA. Sans mesures correctrices, les différences d’accès aux outils et aux expérimentations risquent de devenir des inégalités d’employabilité.
La CFDT demande des garanties concrètes
L’avis du CSEC constitue une étape utile, mais il ne peut pas être un point final. Le programme évolue rapidement et de nombreuses inconnues subsistent.
La CFDT demande donc :
- Pas de généralisation de l’IA agentique sans évaluation des risques et description précise de l’organisation cible.
- Une mise à jour du DUERP par métier et par type d’usage.
- Un suivi régulier au CSEC des effets sur la santé, l’emploi, les compétences et l’environnement.
- Une nouvelle consultation lors de toute évolution importante du programme.
- Une négociation sur le partage des gains de productivité, les rémunérations, les classifications et les garanties d’emploi.
- Un droit d’alerte en cas de surcharge, de perte de maîtrise ou de risque pour la santé.
- L’interdiction d’utiliser les données individuelles d’usage de l’IA pour évaluer ou comparer les salariés.
- Des espaces de discussion sur le travail réel, afin de construire collectivement les nouvelles règles professionnelles.
L’IA doit rester au service du travail
La CFDT n’est pas opposée au progrès technologique. Elle refuse que celui-ci serve à intensifier le travail, fragiliser les emplois ou transférer les risques sur les salariés.
Oui à une IA qui facilite le travail et développe les compétences.
Non à une course permanente à la productivité.
Oui à l’innovation négociée.
Non au fait accompli.
La transformation numérique ne sera durable que si elle est socialement juste. L’intelligence artificielle doit augmenter le pouvoir d’agir des salariés, pas seulement la productivité de l’entreprise.

